Mémorial de Caen - Préselection

Image libre de droits

Comme tous les ans, l'ERAGE (Ecole Régionale des Avocats du Grand Est)de Strasbourg va présenter un élève de la promotion 2018/2019, promotion "Simone Veil", au concours international de plaidoiries du Mémorial de Caen qui aura lieu en janvier 2019. 

Au sein de notre belle promotion nous sommes actuellement 12 élèves présélectionnés sur 108 selon les notes que nous avons obtenu lors des exercices et entraînements en cours de plaidoirie. 

Conformément au règlement du concours chaque élève présélectionné doit choisir un sujet qui n'est pas totalement libre puisqu'il doit concerner une violation récente, réelle et individuelle des droits de l'Homme.

Etant présélectionnée, j'ai choisi pour ma part de défendre Rodolfo, un mexicain de 33 ans qui vit avec sa famille dans un village reculé de l'Etat de Chiapas au sud du Mexique. 

Rodolfo n'a pas accès à l'eau de qualité et en quantité suffisante pour vivre dignement. 

J'ai souhaité défendre cet homme face à la multinationale responsable de l'assèchement des villages de sa région, Coca-Cola. 

La violation manifeste de son droit d'accès à l'eau, découlant de son droit à la vie, dure depuis l'installation de l'usine Coca-Cola à Chiapas en 1994. 

J'ai basé mes recherches sur le documentaire de la journaliste et réalisatrice Julie Delettre, documentaire qui s'intitule "Les dessous de la mondialisation" et qui a été diffusé en octobre 2016. Ainsi que sur l'une de ses interviews. 

Voici le contenu de ma plaidoirie, que je vais défendre le 15 septembre prochain à l'école devant un jury de professionnels ayant pour mission de nous départager et de choisir l'élève de notre promotion qui représentera l'ERAGE cette année à Caen. 

Soyez indulgents, la plaidoirie est un art que j'apprends à manier depuis peu. 


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"Dans les années 90, M. Douglas Ivester, alors Président de la compagnie Coca-Cola se vantait en disant "notre principale concurrente est l'eau du robinet". 

Vous n’imaginez pas à quel point cet aveu est empreint de vérité.


Monsieur le Président, Mesdames Messieurs les membres du jury, Mesdames Messieurs,


Rodolfo a 33 ans, il est Mexicain et vit avec son épouse Marta et ses trois enfants dans le petit village de San Felipe dans l’Etat de Chiapas au Sud du Mexique.


Depuis 1994, et suite à la signature de l’ALENA, le traité de libre échange entre le Canada, les Etats Unis et le Mexique, une multinationale s’est installée à quelques dizaines de kilomètres de San Felipe, à San Cristobal.


Cette entreprise est rouge et blanche, elle s’appelle Coca-Cola et elle a implanté au Mexique la plus grande usine de fabrication de soda de toute l’Amérique latine.


Depuis elle puise dans la plus grande nappe phréatique du pays, située 150 m en dessous du sol et assèche plusieurs villages alentour dont celui de Rodolfo.



Parce qu’il faut 6L d’eau à la firme pour fabriquer 1L de Coca, Rodolfo vit aujourd’hui dans un monde où Coca-Cola fait la loi.

Rodolfo vit dans un monde où le Coca-Cola est moins cher que l’eau potable.


Rodolfo vit dans un monde où les puits sont pleins de terre et où l’eau qu’il y trouve rend malade ses enfants.


Rodolfo vit dans un monde où l’eau se raréfie et où le Coca-Cola se répand. 


Rodolfo vit dans un monde où toutes les échoppes sont repeintes aux couleurs de la marque.


Rodolfo vit dans un monde où les nouveaux nés consomment du Coca-Cola au biberon.


Rodolfo vit dans un monde où l’espérance de vie sera bientôt de moins de 30 ans.


Rodolfo vit dans un monde où le diabète est la première cause de mortalité.

Rodolfo vit dans un monde où les mayas considèrent le Coca-Cola comme une boisson sacrée.


Rodolfo vit dans un monde où le Coca-Cola permet d’exorciser les démons intérieurs en rotant.


Rodolfo vit dans un monde où l’on quémande les dieux en attendant la pluie avec du Coca-Cola comme offrande.


Rodolfo vit dans un monde ou Coca-Cola manipule et désinforme les populations pauvres et reculées.


Rodolfo vit dans un monde ou au nom de la mondialisation et du profit on laisse des familles entière sans eau.


Cette constatation est une image insupportable et une violation manifeste du respect que l’on doit à cet homme au regard de ses droits fondamentaux. 


En effet depuis une assemblée générale du 28 juillet 2010, l'ONU a reconnu, l'accès à l'eau de qualité et aux installations sanitaires, comme un droit fondamental de l'Homme, indispensable à la pleine jouissance du droit à la vie. 


Un droit à la vie ou égide au coeur des textes internationaux et fondement inaliénable de la liberté des individus.


Le droit d’accès à l’eau se définit comme un approvisionnement suffisant, physiquement accessible et à un coût abordable, d’une eau salubre et de qualité acceptable pour les usages personnels et domestiques de chacun.


Or Rodolfo n’a pas accès à de l’eau d’une qualité acceptable et encore moins en quantité suffisante pour lui et sa famille.


A San Felipe, l’eau est très chère, trop chère pour Rodolfo et il est obligé tous les jours de filtrer l’eau terreuse de son puits avec un linge et un vieux seau.


Coca-Cola, en s’installant à Chiapas et en rendant l’accès à l’eau impossible pour les habitants des villages alentour, se rend coupable d’une violation délibérée du droit d’accès à l’eau de ses populations.


Des traités bilatéraux et des accords avec le gouvernement ont été mis en avant par la direction de la multinationale. Coca-Cola a même reçu un permis de la Commission Nationale de l’Eau qui l’autorise à extraire jusqu’à 500 000 millions de litres d’eau par an des nappes phréatiques.


La firme estime de plus, que l’implantation de ses usines au Mexique a contribué à la création de milliers d’emplois qui a développé l’économie du pays.


Ces arguments ne peuvent être considérés comme idoines ou suffisants.


D’abord parce que le droit à la vie et ses démembrements n’ont pas à être sacrifiés sous le poids de la mondialisation.


Ensuite parce que la multinationale essaye d’occulter ses violations des droits de l’Homme.


A l’origine cocktail détonnant de cocaïne et d’alcool, le Coca-Cola est devenu au fil des interdictions légales un mélange de sucre et de caféine.


Le sucre étant la seule drogue commercialisable impunément, Coca-Cola en a fait son empire.


Usant de méthodes dignes des plus grand cartels de drogue, Coca-Cola a fait taire les vives contestations, lors de l’installation de son usine à Chiapas, par des disparitions mystérieuses.


Et quand un chef de village se montre un peu trop dénonciateur, Coca-Cola offre à l’école du village une fontaine d’eau potable, pour faire oublier le mal qu’il fait.


Coca-Cola incite à la consommation d’une boisson addictive les hommes les plus pauvres du monde en troublant leur esprit par une politique marketing faite de dépaysement et de colonisation.


C’est pourquoi, il est important de mettre en relief les contradictions qui existent entre les principes qui inspirent la démarche de la défense des droits de l’Homme et ceux qui président à l’instauration de la mondialisation.


La loi des marchés qui s’impose à tous semble parfois délaisser l’Homme. Alors que les défenseurs des libertés fondamentales reconnaissent de plus en plus efficacement à l’être humain, où qu’il se trouve, des droits concrets universellement définis et acquis.


Nous devons garder à l’esprit, que nous assistons à l’émergence de divergences conceptuelles profondes.


Ces deux mouvements qui cohabitent nous obligent aujourd'hui à plus de rigueur. 


L’enjeu de demain, pour ceux qui veulent défendre les libertés intrinsèques de l’Homme, sera de manifester sans cesse une active vigilance pour que ces derniers ne deviennent pas de simple valeurs éthiques sans effet pratique.


Face à l’extension croissante de cette société moderne de mondialisation, nous devons nous engager à soumettre systématiquement ces actions à l’épreuve des droits de l’Homme.


Le droit d’accès a l’eau est aujourd’hui un droit l’Homme si fragile et si impérieux qu’il mérite d’être défendu avec justesse.


Une société profondément humaniste ne peut raisonnablement concevoir que des populations reculées, pauvres et vulnérables soient traitées de la sorte.


Rodolfo a 33 ans, c’est un homme qui manque d’eau tous les jours, il vit dans l’état de Chiapas au Mexique, dans un monde ou Coca-Cola fait la loi.


Monsieur le Président, Mesdames Messieurs les membres du jury, Mesdames Messieurs,


Le Coca-Cola est une boisson consommée partout dans le monde et il est peut être utopique de penser qu’elle pourrait être boycottée.


Pourtant, une bonbonne d’eau potable coute à Rodolfo plus d’un quart de son salaire, la bouteille de Coca-Cola lui coute seulement quelques pesos.


Rodolfo, lui, a choisi l’eau terreuse de son puits.


Je ne vous demanderai pas de choisir, juste d’y penser. 



Mais au nom des droits de l’Hommes et de leur défense,
 
Ne prenez plus, la vie côté Coca-Cola."




Liens : 

- Documentaire de Julie Delettre : ici 
- Interview de Julie Delettre : ici 
- Plaidoiries des élèves avocats 2018 : ici


P.S. Je n'ai finalement pas été sélectionnée pour représenter l'ERAGE à Caen, c'est l'une de mes camarades ayant plaidé pour défendre un enfant réfugié qui a gagné. Mais je reste très fière d'avoir pu participer à cette compétition. 


Julie,








Commentaires

  1. Franchement bravo c'est génial, j'ai adoré lire ta plaidoirie. La fin mentionnant le célèbre slogan de la marque est très habile, tu peux être fière de toi en effet !

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